Présentation

La préhistoire

1984 - Tags et pochoirs décorent déjà les murs de pierres noirs de pollution de Bordeaux mais Kilat se fait vite remarquer car il est le premier à « graffiter de l’art » et ses petits personnages énervés qui font régulièrement la une des médias régionaux sont connus de tous.

 

1985 - Kilat co-fonde le légendaire groupe INFLAMABLES qui résistera jusqu’en 2005. 
En deux décennies le groupe se forge une réputation sulfureuse à Bordeaux en graffitant des rues entières, des discothèques ou s’attaquant à la façade du CAPC Musée d’art Contemporain. Mais surtout dans le monde de l’art en menant des actions « artivistes »  contre des Institutions Culturelles internationales (Biennale de Venise, FIAC de Paris, Palais de Tokyo, Biennale de Lyon…) proclamant en écho à Marcel Duchamp « Détruire de l’art, c’est de l’art »

Entre leurs multiples actes de provocation filmés ou non, les 3 membres du groupe appliquent cette règle à leurs propres productions. Ils peignent ensemble sur un support commun, « se repassant » sans cesse et sans respecter le travail du précédent. Les peintures sont souvent lacérées et recollées « en vrac » sur un nouveau support. Les œuvres ainsi réalisées sont de vraies créations dont le résultat échappe à leurs créateurs.

 

Aujourd’hui

En 2005, Kilat reprend la peinture et les petits personnages de ses débuts. 
Il peint sur bâche PVC des œuvres engagées sur des thèmes universels, dénonçant les maux de l’humanité. Il participe « sagement » à des expositions et des salons, comme n’importe quel artiste contemporain. Qu’il le veuille ou non, son style est toujours marqué par l’esprit graff malgré des années de peinture en atelier. Si bien que la nouvelle génération le sollicite et l’incite à recommencer à peindre sur les murs. Mais aujourd’hui le graff est à la mode, l’esprit a changé…plus codifié.

Parmi ces multiples règles, il en est une que tous les graffeurs appliquent sans déroger: respecte la prod' des autres si tu veux qu'ils respectent la tienne. Il est donc interdit de toyer* (voir en bas de page), c'est-à-dire de tagger sur le graff d'un autre. Celui qui enfreint ce code est banni.

Depuis le début ce qui intéresse Kilat dans le graffiti n’est pas tant le résultat que le geste lui-même dans ce qu’il a de transgressif. En tant qu’artiste contemporain, le « toye » l’interpelle, ce geste est un acte radical qui possède le paradoxe d’être à la fois le degré zéro du graff mais en même temps l’essence originelle de ce mode d’expression. Il exprime la rébellion et le bravage de l’interdit.

 

Concept

À partir de 2017, Kilat décide que ses peintures seront inachevées tant qu’elles ne seront pas « toyées » , soit par lui-même avant la sortie de l’atelier, soit lors des vernissages ou durant des expositions par des graffeurs ou de simples visiteurs.

Volontairement confié à d’autres, le résultat final de l’œuvre lui échappe.

"En m’effaçant en tant qu’artiste et en acceptant de confier à d'autres l'achèvement de mon travail, ma peinture se nourrit par la libre expression collective. Le "toye" accède ainsi au rend d’art, tout en restant anonyme et incontrôlable. Dans le cas où ce sont des graffeurs qui "toyent" mes peintures, alors que la pratique leur est habituellement interdite, c’est pour moi la preuve d'une véritable performance transgressive. La boucle est ainsi bouclée.

Les « auto-toyes » pourraient être le titre de l’œuvre, prenant le dessus sur la peinture elle même, une auto-critique, une réflexion sur ma peinture, le street-art ou l’art contemporain. Mais ce pourrait aussi être des messages poétiques ou politiques n’ayant pas forcément de rapport avec le sujet de la peinture, des pensées personnelles, des confidences intimes…tout est possible et la voie reste ouverte.

En toyant ses propres productions ou en laissant toyer par d’autres, son parcours qui pouvait sembler chaotique et désordonné , s’inscrit dans une extrême cohérence, dans une évolution « naturelle » de son cheminement artistique.

 

 

 

*LE TOY

 Vient du mot anglais « toy » signifiant «  jouet », « gadget » et par extension « bidon » sans valeur.
Les initiales TOYS apposées sur un graff signifient «  Tag On Your Shit »

Cette pratique du toy est née à New York dans les années 70 où chaque gang s’accaparait une ligne de train, de métro ou un quartier. Pour provoquer le gang adversaire on écrivait « toy » dans leur territoire.

Le toy est donc un acte synonyme de provocation qui a plusieurs significations :
- repasser ou dégrader le tag ou le graff d’un autre signifie qu’il est perçu comme un concurrent et qu’on ne l’apprécie pas. C’est un acte de vengeance ou de jalousie.
- cela peut être aussi une manière de le ridiculiser et de lui signifier que sa production est médiocre. Dans ce cas, la mention « toy » s’apparente au stylo rouge du professeur signifiant à l’autre qu’il manque d’expérience et/ou de talent.

Dans le monde du graff « toyer » est donc un acte de communication. Mais c’est surtout une des pires injures pour un graffeur.

 Le « toy » a ses propres règles :
- ne pas toyer un lettrage complexe par un simple flop
- ne pas toyer un graffeur plus expérimenté ou plus reconnu
- et surtout éviter la provocation ultime qui consiste à ne recouvrir que partiellement la production d’un autre. Quand on tague sur un autre la moindre des choses c’est de le recouvrir totalement et proprement sinon c’est une manière de le souiller.

Le monde du tag et du graff est hiérarchisé :
le home boy est un initié, le king est tout en haut.
le « toyeur » est considéré comme le « relou », mauvais, plagieur, malintentionné, souvent débutant.